Vouloir commencer le voyage c'est aussi...

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" Ce que nous allons entreprendre ensemble c'est une expédition,
un voyage de découverte dans les recoins les plus secrets de notre conscience.

Et pour une telle aventure, nous devons partir léger,
nous ne pouvons pas nous encombrer d'opinions, de préjugés, de conclusions :
de tout ce vieux mobilier que nous avons collectionné pendant deux mille ans et plus.


Oubliez tout ce que vous savez à votre propre sujet ; oubliez tout ce que vous avez pensé de vous même ;
nous allons partir comme si nous ne savions rien. "



Jiddu Krishnamurti


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Vouloir commencer le voyage c'est aussi...

# Posté le jeudi 13 juillet 2006 17:20

Modifié le samedi 24 février 2007 19:16

d'une certaine façon...

d'une certaine façon...
« Se mesurer avec ce qui n'a pas de mesure,
telle doit être votre voie.
Pas d'autre chemin. Vous êtes seul. »

Jean Pierre Milovanoff
« Tout sauf un ange »


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C'est ce qu'ils ont annoncé, aux infos de 20 h... qu'on entrait dans les journées les plus chaudes de l'été... et que la canicule allait commencer de tout dessécher... toute la Provence, de Montpellier jusqu'en Avignon... et de la Camargue jusqu'au massif des Maures... toute la terre... et les plantes cassantes comme du verre... et nous, en dessous de cette main géante en train de tout écraser...

On a espéré... et espéré... comme le bossu de l'histoire, en restant tout l'après midi caché derrière les persiennes, allongé nu sur le carrelage, que le soir, dans lequel on s'est finalement mis à flotter comme des noyés, apporterait un peu de fraîcheur... mais rien n'est arrivé... En tous cas rien qui puisse apaiser, ou refroidir, ou calmer tout ce qui s'est mis à crier à l'intérieur de notre crâne... et à tourner...

Cette brûlure...

La brûlure des mots... et celle du silence.

Celle de l'air dans les poumons... et celle de l'étouffement.

Celle des images et des couleurs... et celle du noir, de la vertigineuse obscurité de toutes ces nuits de veille qu'on passe à lutter contre soi même... contre son propre épuisement... pour être sûr de ne pas dormir... de ne pas fermer les yeux... cette ivresse... cette déchirure... toute cette force et cette énergie qu'on éparpille, et qu'on disperse, et qu'on jette dans le ciel à la poursuite de rêves inatteignables qui sont comme des diamants...

Toute cette inutile quête...

Cette étrange et lumineuse brûlure des corps qui se cherchent et ne se voient pas... cet embrasement... ce vide... juste à quelques centimètres... juste là... et que l'amour n'apaise pas... et que l'amour n'apaise jamais...

Et quand je dis « on » ...

Je me suis aperçu, tout au bout d'un an et quelque de cette écriture de bête blessée qui m'a complètement vidé, sur tancrede et malemor , mes deux précédents blogs... qu'en fait, ça n'avait aucun sens d'imaginer que je pourrais être « sauvé » de moi même par des mots... ou que je puisse faire entendre quoi que ce soit de ma voix... ou de mon âme... ou de tout ce qui voudrait continuer de vivre à l'intérieur de moi... parce que la vieillesse, cette vieillesse que je n'ai pas vu venir, elle dresse maintenant quelque chose d'invisible... et d'infranchissable... entre le « laurent » de toutes ces insomnies... et les autres...

Alors, évidemment qu'il s'agit d'une « brûlure » ... de la brûlure de tous ces mots retournés en soi comme des lames de couteaux... mais aussi de celle du manque... et de l'absence...

« Brûlure » dans le regard des enfants qui ne comprennent pas... et dans celui de la petite mimine qui s'épuise à vouloir sauver quelque chose de tout ce gâchis...

« Brûlure » du désir... et de cette folie d'avoir cherché à donner encore du « vertige » ... en s'imaginant être capable, après toutes ces années, de retrouver non seulement la « mémoire » des gestes... mais aussi celle de l'innocence qu'il aurait fallut pour faire une nouvelle fois trembler quelqu'un dans le noir...

Brûlure, emportement, brasier... de cette envie d'encore une dernière fois se dissoudre entièrement dans le corps et le rêve d'une adolescente, en s'imaginant qu'elle soit capable du même feu... et des mêmes abîmes que ceux d'un homme de 43 ans... et qu'il soit possible d'y puiser de nouvelles forces pour écrire... pour l'écrire, ce fameux bouquin... ou les peindre, ces fameuses toiles... ou les traverser pieds nus, tous ces déserts... et les grimper, tous ces cols se perdant loin dans la brume, dans des mers de nuages... toutes ces choses restées dans la tête à l'état de promenades crépusculaires et de vol silencieux... et de regrets...

Oui, « brûlure » de tous ces appels que personne n'a véritablement entendu... ou que personne n'a compris...

Et qui confinaient peut être à la folie.

Mais pas seulement.


***


La vérité, c'est que toute cette solitude et cette souffrance sorties de moi au prix du sang... toute cette écriture incandescente... et cette quête inutile de l'absolu...

Tout ça, au final, ça n'était sans doute pour
« toi » rien d'autre qu'un refuge... un abri... comme une sorte de décharge où pouvoir déverser ton histoire... et ton mal être... et ta blessure... en attendant qu'il te soit possible de renaître, mais dans d'autres bras que les miens... sous la griffure d'autres caresses et la morsure d'autres baisers...

Parce que la vérité c'est que, de ce moment que tu seras revenue à la vie... à l'une de ces vies
« heureuses » qui ne pèsent rien et que tu appelais de toutes tes forces... tout ici se mettra à te rappeler de trop mauvais souvenirs... et que tu feras en sorte d'oublier... de nier même qu'il ait pu ne serait ce qu'exister le plus infime lien... le plus invisible fil d'or te retenant à travers le noir...


PARCE QUE LA VERITE C'EST QU'A PARTIR D'UN CERTAIN AGE,
ECRIRE CE N'EST PLUS ETRE QU'UN « RECEPTACLE » ...
UN « CONTENANT » DE CHAIR DU DESESPOIR DES AUTRES...
ET QU'IL NE FAUT PLUS RIEN ESPERER POUR SOI.

Et que chacune de ces nouvelles tristesses qui viendra peut être s'enraciner demain dans la mienne, ça ne sera que pour l'amplifier, l'embraser... et la faire presque toucher du doigt des anges avant de s'effacer... au premier regard un peu moins sombre... et aux premières paroles dîtes juste en baissant les yeux...


***



Alors évidemment, ce qu'il faudrait, comme elle me l'a dit, cécile , c'est que je me résigne et que je me fasse violence... que je me fasse violence pour éteindre... que je me fasse violence pour étouffer ce feu qui continue de couver... cette
« monstrueuse différence » qui me dévore et me pousse à vouloir continuer de croire qu'il sera possible, à un moment où à un autre, d'enfin « venir au monde » ... la plus infime parcelle de ce désir, et de cette soif...

Et devenir enfin cette chose morte qui ne fera plus de rêve... comme il faut être pour être un
« adulte » convenable... et impassible...

Qui ne sera plus troublé ni hanté par la beauté, même vénéneuse, des jeunes filles, parce que ce serait comme souffrir.

Qui ne sera plus touché, ni fasciné par l'incandescence, même sombre, du talent... ou d'une âme en train d'éclore, parce que ce serait comme souffrir.

Et qui ne sentira plus toutes ces choses qui sont à l'intérieur de certaines personnes pour les rendre si différentes des autres... parce que ça serait encore et toujours comme souffrir.

Et comme à nouveau tomber dans le vide.

Alors oui, se fermer à tout ça...

Et faire ce qu'il faudrait pour méticuleusement, et précautionneusement, et obsessionnellement se déconstruire... et en arriver à ne plus rien ressentir d'autre que de l'indifférence... voire du dégoût... et se détacher enfin... pour ne plus exister qu'à
« l'économie » ... et attendre la mort comme ils le font tous, sagement assis devant leurs écrans de télévision... bien dans le moule... bien dans la statistique... et devenir le bon père... le bon mari... l'humain sûr de son bon droit... l'habitué des courses du samedi en grande surface, ou du vendredi... ou du lundi... ou de n'importe quel autre jour... et celui des petits tiercés du dimanche... et des petits jaunes alignés sur un coin de bar... ou des balades en vélo du week end avec les autres commerçants du centre ville... et du jeu de boules sur la place écrasée sous le soleil...

C'est sûr que c'est ce qui serait
« raisonnable » ...

Mais le truc, même en sachant tout çà, c'est que je suis encore là... à écrire dans le vide... et à continuer d'attendre qu'il se passe quelque chose.

Et à flotter dans la nuit chaude comme un noyé.

Parce qu'il arrivera forcément quelque chose...

Forcément...



FORCEMENT.


PARCE QUE JE NE SUIS PAS
COMME LES AUTRES...

ET QUE MOURIR SANS AVOIR VECU,
TOUT CE QU'IL ETAIT POSSIBLE DE VIVRE... ET MEME AU DELA...
ÇA NE FAIT PAS PARTIE DU PLAN.


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« Je n'en pouvais plus. Je voudrais être encore près de vous, vous dire que je vous aime, vous embrasser.
Je sais que je vous parais absurde. Et aussi que je suis égoïste.
Mais je suis devant vous tremblante, parce que j'ai peur de vous effrayer et de vous faire mal.
Et que je ne sais plus du tout me maîtriser. Votre douceur me confond.
Vous ne savez pas ce que c'est que d'être brûlée... »

Lettre de Dominique Aury à Edith Thomas
27 octobre 1946



( ... )

# Posté le dimanche 16 juillet 2006 18:42

Modifié le samedi 24 février 2007 19:18

accepter que notre seul bagage ce soit cette brûlure qu'on porte au fond de notre ventre.

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Glisser vers l'envers sombre de tous ces « autres mots » de l'intérieur...
du dedans...
retenus prisonniers pendant des années... et des années... tous ces « autres mots » de la chair et de l'âme...
et du sang...
et de la mémoire...
que j'avais étouffés tout au fond de moi... en imaginant que ça les ferait disparaître...
que ça les ferait s'épuiser sur eux-mêmes...
ensevelis dans ma vieille valise en fer... enterrés vivants...

Je revenais de trois ans de marine... j'étais complètement perdu... déraciné... coupé de tout... et seul...

Et ça fait 18 ans de ça...

Toute une vie, quand on y pense...

Toute une vie.

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dimanche 12 juin 1988
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« Me voilà, moi, l'homme invisible, peut être employé par la Grande Mémoire à vivre en cet instant. Et je longe
l'église blanche cadenassée – où un saint de bois sourit
debout, désemparé, comme si on lui avait ôté ses lunettes.
Il est seul. Et tout le reste est là, là, là. La pesanteur qui nous presse
sur le travail le jour et sur le lit la nuit. La guerre. »

Tomas Tranströmer, « Sentiers »
1973

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accepter que notre seul bagage ce soit cette brûlure qu'on porte au fond de notre ventre.

# Posté le jeudi 20 juillet 2006 18:37

Modifié le samedi 24 février 2007 19:20

And no more shall we part ...

And no more shall we part ...
On écrit.

On tombe le masque et l'on se montre nu.

Mais c'est comme si tout ce qu'on avait dans la tête, toutes ces pensées... et ce cri... c'est comme si tout ça se perdait dans le noir.

Dans le vide.

Alors qu'au dehors il fait encore un grand soleil invisible. Et que les enfants jouent à se pousser dans l'eau. Et que de la rue monte le bruit de guêpe d'un scooter.



*******


si j'écris...

« de la rue montait le bruit de guêpe d'un scooter »

c'est qu'à ce moment très précis, c'est exactement ce bruit là que faisait une de ces bestioles prisonnière derrière la vitre qu'elle ne voyait pas... en s'épuisant à vouloir s'échapper. Une espèce d'étrange bourdonnement métallique qui finissait par remplir tout le bureau où je m'étais enfermé pour essayer d'avancer un peu dans mon bouquin... et que je n'y arrivais pas. Empêché que j'étais, comme ce fascinant insecte, de m'enfuir, à cause d'un même mur de verre impossible à traverser. Et que, comme tous les jours vers 17 heures, Carmine descendait la rue sur sa vespa pour aller ouvrir le restaurant.


*******



En fin d'après midi, comme souvent ces derniers temps, on s'installe sous la tonnelle derrière la cuisine pour boire quelque chose de frais, citronnade ou bière glacée, dans la chaleur immobile où pendent les grappes vertes de raisins.

Elle dit, la petite mimine, que c'est « une année à fourmis » .

Une année à minuscules fourmis noires qu'on retrouve partout dans la maison, sur soi, dans les assiettes et les vêtements, et le lave vaisselle... et sur les livres... et les draps... une année à toutes petites choses qui se taisent... et auxquelles on essaye de se raccrocher, en n'osant pas se dire vraiment que c'est peut être la dernière... et qu'il faudra sans doute vendre...

Comme s'il fallait que quelque chose de particulier différencie cet été là de tous les autres... et qu'il soit plus simple par la suite de s'en rappeler.... Quand les blessures se seront un peu refermées... ou que les enfants auront grandi... et qu'ils seront peut être plus en mesure de « comprendre » ...

Pour qu'il n'y ait pas, en quelque sorte de « blanc » ...

Comme par exemple la mémoire me manque pour tellement de choses de la vie de mon pip... de son « histoire » avec « Annetta » ... et de sa traversée de l'Afrique... à peine quelques bribes comme cette rencontre avec Gabin sur le tournage de « Buffere » , ou cette autre avec Rommel, dans une minuscule boutique de Bengazi... et le départ de Nobile pour le Pôle... et comme la mémoire commence à me manquer déjà pour tellement de choses de ma propre errance.

Avant que tout ça ne s'efface...

Que les gosses ne reviennent en courant de la piscine, avec leurs lèvres presque bleues...

Et que le souvenir des microscopiques fourmis noires ne veuille plus rien dire.



*******



C'est la nuit, comme en plein jour.

La nuit de l'intérieur.

Exactement comme si je n'avais pas bougé d'un seul centimètre.

Je veux dire... tout le mois de juillet, je n'ai fait que partir sur la route... aller jusqu'à l'Atlantique pour des tournées de presque 1500 km... aller par Toulouse, et Montauban, et Périgueux, à travers tout le sud ouest... et jusqu'à Bordeaux... être même tenté de remonter jusqu'à La Rochelle et peut être au delà, juste à cause d'un panneau sur la Rocade indiquant la direction de Nantes, et de l'air salé sur les rives de la Garonne où j'avais trouvé la seule chambre d'hôtel encore libre... et tout ça presque sans aucune fatigue... tout ça presque dans un demi sommeil... sans qu'il soit possible de fermer l'oeil une seule seconde... et sans avoir en fait l'impression de véritablement toucher le sol...

Mais au final, c'est comme si je n'avais fait que rêver ces longs rubans d'autoroutes sombres et leur vibration en dessous de la mercos... et cette brûlure...

Comme si je n'avais, en fait, jamais bougé de cette chaise en plastique s'écrasant, au fur et à mesure, autant sous mon poids que sous celui, plus léger, de l'ivresse en train d'engourdir tout mon corps... basculant en arrière... et s'enfonçant dans le ciment redevenu liquide... sans un bruit...

Et que je sois resté là, après que tout le monde ait fini par aller se coucher, pour mettre un peu de musique et profiter de la fraîcheur tranquille du soir où vacillent des ombres, creusées par les feuillages entremêlés de la vigne et des rosiers, dans la clarté pâle des photophores...

La nuit, comme en plein jour, juste traversée par le vol silencieux des pipistrelles...

Et presque nue...

Comme si elle « hésitait » ...

Et où, dans l'obscurité transparente et inondée de lune, la voix rauque et les premières notes de piano du « And no more shall we part » de Nick Cave se mettent à écorcher mon âme.

« And no more shall we part / Et nous ne partagerons plus rien
It will no longer be necessary / Ce n'est plus la peine de continuer
And no more will I say, dear heart / Et je ne dirai plus jamais, ma cherie, mon coeur
I am alone and she has left me / Je suis seul et elle m'a laissé »


...


*******


C'est vrai que j'en écoute beaucoup, de musique...et que mon « écriture » est indissociable de tout ce que j'entends, procédant quasiment de façon « sonore » des émotions que je ressens, comme en ce moment, par exemple, ce vertige qui me prend lorsque j'insère dans le lecteur le flamboyant dernier album de Muse, « Black Holes and Revelations » ... ou bien cette envie qui me prend de tourner sur moi même, jusqu'à en perdre complètement l'équilibre, quand se mettent à exploser les incroyables lignes de basses du « Twilight » de Corpus Delicti, et que je replonge en plein dans mes années batcave, et cet embrasement des concerts de Kas Product ou des Fleshtones... ou bien ce tremblement de tout mon corps à l'évocation de l'obsédante relecture « soul » du sinon fade single « Crazy » , de Gnarls Barkley...

Evidemment que j'en écoute beaucoup, de musique... et que je pourrais tout aussi bien te parler de celle de Spade and Archer, de Quasi, ou de Poni Hoax qui tourne régulièrement sur ma platine depuis le mois de juin...

Mais c'est une relation très particulière et différente que j'ai à celle de Nick Cave... Et à ce morceau là, par-dessus tout... Quelque chose de beaucoup plus « intime » ... et de presque « religieux » .

Parce que celui là, plus encore que tous les autres, il me parle de ma tristesse.

Et de quelque chose qui m'a brisé.

En fait, il arrive souvent que je reste comme ça jusqu'au matin... jusqu'à ce que le ciel commence à blanchir... Avec, en fond, un cd que je me passe en boucle de titres « dépouillés » et « crépusculaires » . Une compilation de trucs chantés, murmurés parfois presque « a capella » , et que j'ai gravé tout spécialement pour ces interminables et épuisantes nuits de veille où je me sens flotter comme un noyé, entre deux eaux... à dériver, entre la terre brune d'où montent des parfums amers et l'immensité pleine d'étoiles.



*******


En fait, il arrive souvent que je reste comme ça, perdu dans ma rêverie pendant que les autres dorment... sans aucune conscience ni du temps, ni de la fatigue... et que le matin finisse par poindre sans que je m'en aperçoive... et s'essaye à vouloir tout faire trembler dans de la lumière dorée... comme une sorte de brouillard...

Des heures et des heures où je ne n'ai fait qu'écrire, et écrire, dans ma tête... et où, bizarrement, tout ce qui n'arrivait pas à « s'ordonner » dans la journée se met, là, presque miraculeusement, à trouver sa place...

Des heures et des heures où je n'ai plus été seul... et où j'en aurais pleuré... Parce que j'étais rejoint par toute une armée de fantômes avec lesquels enfin pouvoir parler de ce « manque » ... de tout cet horrible « manque » ... et pouvoir enfin « partager » ... et non plus seulement tomber dans le vide... ou crier dans le néant... mais vivre
!!!

VIVRE ENFIN MA VERITABLE VIE ...

Et commencer à naître.

...

Enfin bref
! je te dis ça, mais tu dois me prendre pour un fou... un type qui parle à des ombres... tout entouré des cadavres des bières qu'il s'est enfilé tout le long de la nuit... et qui finit par se sortir de sa vasière comme s'il se relevait de sa propre tombe... et qui voudrait te faire croire que là, sur cette terrasse accrochée à la ville comme un radeau, il y avait hier soir dans le noir les fantômes de Ted Hugues et Sylvia Plath, redevenus amoureux comme au premier jour, et celui du toujours très solitaire frère Brontë, le mystérieux Branwell, et ceux de Jean Seberg et Romain Gary, irradiant tout autour d'eux comme des soleils, et celui de la timide Clotilde ne disant rien, juste serrée dans les bras d'Auguste Comte... et dans un recoin plus sombre celui d'Edgar Allan Poe qui ne quittait pas des yeux Sarah Helen Whitman en train d'esquisser un pas de valse... Et celui de Milena caressant le front brûlant de fièvre de Kafka...

Et que cette « fête » improvisée c'était avec, en fond, la musique de Nick Cave... et qu'il y en a même qui dansait
?

Evidemment que tu dois me prendre pour un fou...

Et que quand on soutient ce genre de choses, ça finit par faire fuir tout le monde autour de soi...

...

Un type qui parle à des ombres... qui confond le bourdonnement d'une guêpe avec celui d'une mobylette... en même temps qu'il se rend compte de ne presque rien connaître de l'histoire de son père juste à cause d'une remarque concernant des fourmis noires...

Et qui s'imagine qu'un jour, il finira par écrire.


On le serait à moins
!


On le serait à moins.






( ... )

# Posté le dimanche 06 août 2006 19:13

Modifié le samedi 24 février 2007 19:22

L'histoire d'Auguste Comte et de Clotilde.

L'histoire d'Auguste Comte et de Clotilde.
« Sans le vouloir et malgré moi, ce que vous m'offrez c'est le spectacle de ma mort –
non pas celle qui aura lieu à la fin de ma vie, mais celle que je porte en moi depuis que je suis née. »

Christine Lapostolle
« Nous arrivons »


________________

Etre un vivant qui ne bouge pas. Qui ne respire pas. Sans le moindre mouvement. Ni le plus infime tressaillement. Même pas un souffle. Même pas une ombre. Rien. Un vide à l'intérieur du vide. Juste au-delà de ce que peut atteindre le regard, là où les formes et les sons commencent à se perdre dans le néant. Mais pas complètement. Pas encore assez loin pour entièrement disparaître. Où le gouffre est encore plein de la mémoire des choses. Même vague. Comme une pierre plate qu'on lance sur la mer, et autour d'elle la trace invisible de la montagne dont elle était le c½ur, s'écarte du rivage en deux ou trois rebonds, et puis sombre sans un bruit.

Etre cet homme là qui est en train de se noyer, dans l'air brûlant du soir qui se referme sur lui comme de l'eau lourde.

Et ne rien faire contre.

Juste être là.

Et

attendre.


*****


Jeudi 24 août, 20 h 19'
Centre commercial des Angles

Lassitude. Epuisement.

La sauce tiède du « Big Tasty » que j'essaye d'avaler déborde mollement des deux tranches de pain qui sont en train de s'écraser dans mes mains, et dans lesquelles mes doigts s'enfoncent... l'ensemble finissant tout simplement par se déchirer, les deux épaisseurs de pain spongieux, la tranche de viande encore pleine de sang et la garniture faite de salade et d'oignons sans aucun goût...

Ce que je voudrais, là, c'est tenir dans mes bras une de ces filles parfaites et tristes... une de ces filles qui ne disent rien... et dont les yeux se perdent dans le vague... qui se sont installées à l'une ou l'autre des tables du Mc Do du Leclerc, avec ceux qu'elles aiment... et qui pourtant sont absentes... qui ne sont pas là... qui sont ailleurs...

Et c'est ce qu'il faudrait savoir... ce que je voudrais savoir... où est ce qu'elles s'en vont, toutes les âmes de ces filles trop belles qui s'ennuient, des jeudis soirs en attendant que le ciel s'embrase...

De ces filles pâles à la beauté brûlante, aiguisées comme des pierres.

Tout le monde se marre autour d'elles, mais rien ne les atteint... ça ne les touche pas, à ce qu'on dirait, les rires... elles sont ailleurs...

J'ai vu que le regard d'une de celles là s'égarait dans ma direction, passait au travers de moi, me transperçait, ne rencontrait que le vide... le gouffre... le néant... l'abîme.

C'est comme si je n'existais pas.

FUIR !

*****


21 h 10'
le chemin de Vaujus, pour rien
et puis l'arrêt de bus


Un putain de cri qui ne sort pas.

Je veux dire, c'est une putain de nausée qui me prend, à cause de l'odeur fade du goudron... des énormes engins de la voirie qui sont garés sur le bas côté, qui mordent dans la terre sèche des vignes... de toute cette hostilité dans laquelle le noir s'est englué... qui monte du sol... de la dentelle sombre des arbres qui se penchent par dessus les grillages des propriétés... de la nuit et des ombres... et des maisons toutes enfoncées dans leur obscurité...

Ce que je voulais c'était juste voir une lumière... juste voir un peu de ta lumière.

Ce que j'aurais voulu c'est t'apercevoir.

Mais tout était fermé.

J'ai juste vomi. Je me suis juste vidé. Tordu le ventre. Et la mémoire. Peut être parce qu'il y a deux mois, presque jour pour jour, j'étais déjà là. Et que ma tristesse ne s'est pas apaisée. Et que j'ai toujours ce trou au milieu du c½ur.

Je veux dire, elle était si calme la nuit.

Elle me donnait envie de me coucher là et d'attendre.

Mais ça aurait eu l'air de quoi ?

Alors je me suis enfui... parce que d'un seul coup, c'est comme s'il s'était mis à pleuvoir du feu... j'ai fait gueuler le 2 litre 3 de la mercos... et ils ont mordu dans l'épaisseur tiède du revêtement, les pneus... y creusant comme une sorte de sillon mou... comme une sorte de sillage sombre et brillant... qui s'est aussitôt refermé... comme si je n'avais jamais été là...

Un putain de cri qui ne sort pas.

Comme si j'avais bouffé du verre.

...

La traversée du village presque à l'aveuglette... juste dans le rond mouvant et fuyant des phares... en avant de la bagnole... largement au dessus de la vitesse autorisée... comme s'il s'était agi de viser quelque chose dans le noir... une déchirure... et ce point de clarté presque aveuglant... comme si j'avais voulu te murmurer quelque chose dans la pénombre... et que rien ne soit sorti de ma bouche... pas même un souffle... rien...

Ce vide à l'intérieur du vide... toujours le même... effrayant et glacé... même au milieu des flammes...

Et la musique à fond... Cette obsédante plainte au piano du « Let the disease... » , de Violet Stigmata, juste avant le déclenchement des guitares... tous les potards dans le rouge... pour ne plus rien entendre de tout ce qui parlait dans ma tête... et s'épuisait à vouloir continuer de t'appeler... des nuits comme celle là... tellement calmes et tranquilles que je me serais presque endormi...

Un putain de chaos... et de vertige... juste là... dans les premiers virages de la 111, à la sortie de Rochefort... en retournant vers Avignon... et vers mon hôtel...

...

Un putain de chaos et de vertige parce que pendant quelques secondes, dans un de ces virages en épingle où j'étais à la limite de voir la mercos m'échapper des mains, je t'ai vue.

Je veux dire, c'était le regard sombre d'une fille qui aurait pu être « toi » ... des yeux immenses... mais seulement quelques secondes... et dans l'éblouissement brutal des phares... Une 205 blanche... ou quelque chose dans le genre... qui me venait contre... en face... juste pendant quelques secondes... et encore moins que ça... mais une éternité... mais le temps suspendu, dans ce regard embrumé au fond duquel brillait quelque chose d'indéfinissable... et de se croiser... que les deux bagnoles manquent de s'accrocher... et de donner le coup de volant sur la droite... et de redresser tout de suite sur la gauche... et de rattraper le virage... pour ne pas finir dans le décors...

Mais toujours le pied collé au plancher... et les muscles devenus comme du fer... et le cri...

Et ce putain ne cri qui ne voulait pas sortir...

Juste l'histoire de quelques kilomètres... que je m'arrête... et que je me remette à cracher mes tripes...

Et que cette fois ça finisse par sortir.


*****



23 h 39'
Formule 1 de la Bégude de Rochefort,
Chambre 125


Je suis allongé... et je sais que je ne dormirai pas.

Du lit, je ne vois pas la route... mais j'entends.

Mais j'écoute.

Et je laisse mon âme aller où elle veut.


________________________________________________________________________________________



Vendredi 15 septembre
en fin d'après midi, juste après l'averse
ou bien, entre deux


« Tu ne l'oublieras pas. Tu ne l'oublieras jamais. Et pour nous ce sera l'enfer. »



Elle vient de finir de lire « l'article » , la petite mimine. Et ses lèvres se sont glacées... durcies comme, je ne sais pas... elles sont devenues grises... comme si le sang s'était retiré...

C'est ça...

Comme si toute la vie s'était retirée d'elles.


*****



En fait, il arrive que le cours d'une existence toute entière puisse être bouleversé par l'intensité d'une seule rencontre... je veux dire... au point de presque en devenir fou... et que ça ne soit pas forcément qu'une histoire de « désir » ... ou de sexe... mais autre chose... et qu'il soit presque impossible de l'extirper de soi... et que ce soit à ce point en dehors de la « norme » qu'on finisse par ne plus être « perçu » autrement que comme un monstre de foire... un « échappé » de Barnum... limite bon pour l'enfermement... et le fichier des empreintes génétiques.

Et avec au milieu de tout ça, par dessus même tout ça, l'écriture comme un cri.

L'écriture comme une plaie.

Et ce trou énorme creusé dans notre ventre.


*****


Alors comment lui faire « se rendre compte » , à la petite mimine... comment même pouvoir imaginer l'expliquer, et à qui...

Que si elles ne sont plus faites que de ça, mes nuits... de cette interminable et épuisante course après un sommeil qui ne vient jamais... c'est qu'elles ne sont pas seulement remplies de cauchemars, et rongées, et comme aplaties sous des tapis de bombes... mais que ce que je ne peux oublier, et qui continue de me hanter, bien au delà même du goût brûlant de sa chair et du souvenir fiévreux de notre « rencontre » ... c'est cette « transmutation » ( au sens presque alchimique du terme ) de nos deux « rêves » qui se télescopaient en un seul... improbable et vertigineux... et d'une violence qui, hors de « notre » propre néant, n'avait aucune chance d'exister dans la « vraie » vie...

Et que depuis que tout ça s'est effondré, l'obscurité où nous avions l'habitude de nous attendre, elle n'est plus synonyme que d'écrasement et d'oppression... jusqu'à me sentir être en train d'étouffer... et de me noyer... dès que j'essaye de faire entrer le moindre souffle d'air dans mes poumons...

Et que la vérité, c'est que je suis poursuivi par cet effrayant sentiment de culpabilité de n'avoir pas été suffisamment jeune, et suffisamment beau, pour que ça lui donne envie de continuer d'écrire, à margaux... et que ça lui donne la force d'aller vers ce qui devait être sa véritable histoire...

Et qu'au contraire, ce soit à cause de moi qu'elle ait décidé de tout arrêter...

Parce que c'était si lourd à porter...

Si lourd...

Et que ce qu'il aurait fallu, c'est avoir lu, et suivi, tout ce qui n'était encore qu'à peine en train d'éclore, de talent, et de maturité littéraire à venir, même sombre, même à la limite de l'implosion... sur Bondage Girl... et Bondage Mistress... et Dancing Iris... pour comprendre...

Oui, c'est exactement ça...

Pour comprendre le déchirement, et l'horreur absolue que ça a été pour moi... moi qui me targue de mettre l'écriture au dessus de tout...

D'être le responsable de cet immense gâchis.


*****



Alors, au moins pour ce qui me concerne... je sais très bien ce que ça fait...

Parce que c'est comme si j'y étais déjà...



En enfer.



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Ceci dit...

Et puisqu'on ne peut plus rien y changer...

Essayons maintenant d'en venir concrètement à ce qui devait, au départ, être la seule « matière » de cet interminable « article » :

L'HISTOIRE D'AUGUSTE COMTE ET DE CLOTILDE.

...


C'était en fait un type étrange, cet Auguste Comte... Je veux dire, par rapport à ce que l'on s'imaginerait facilement d'un « penseur » de ces années là, entre 1840 et 1850... Et par rapport au très peu d'images qu'on a de lui... Un type austère, avec un regard très sombre, en redingote noire... Et tout ça complètement étriqué... comme une gangue d'où l'on ne pourrait vouloir autre chose que s'arracher.

Un masque de fer pour l'âme... et pour le corps.

En apparence à des millions d'années lumière de ce que je suis... A des millions d'années lumière de ce besoin d'ivresse et de feu... Et de vertige... Et de cette existence chaotique où je cherche à puiser l'essence d'une
« ½uvre »
qui ne viendra sans doute jamais, par manque de discipline... Et de force... Et de courage...

Ou peut être tout simplement de talent.

Enfin bref, à des millions d'années lumière de ce type que je suis moi même... Et qui est en train de vomir sur le bord du chemin, à cause d'une odeur encore trop fade et trop fraîche de goudron.

Un mec étrange donc...

Ou comment le désir... et ce manque de l'autre à devenir fou peuvent réduire une vie toute entière à l'état de miettes et de cendres.

Même celle d'un très sérieux maître de conférence à Polytechnique, auteur d'un monumental « Cours de Philosophie Positive » , qui n'était lui même que le préambule d'un non moins monumental « Système de Politique Positive » destiné à influer sur une très grande partie de la réflexion industrielle, artistique, politique et scientifique de la deuxième moitié du XIXème siècle.

Un type avec lequel, quelque part, et dans une sorte d'envolée nihiliste parfaitement désespérée, j'aurais été tout à fait d'accord pour proclamer :

« comme absolument inaccessible et vide de sens
la recherche de ce que l'on appelle les causes
soit premières, soit finales... »


Rien que l'instant.

Rien que l'immédiat.

Et l'embrasement pour seule raison d'être.

...

Mais là, on en est encore qu'à la moitié du printemps.

Est ce que c'était une de ces fins de journée chaude, au bout de laquelle l'extinction du ciel n'apporte aucune fraîcheur... un peu comme celles que nous avons eu si souvent cette année... cette fin d'après midi du 16 mai 1845 où le bonhomme d'âge déjà mur ( 47 ans ) franchissait le seuil de la maison familiale des Marie ?

Une de ces journées « d'entre-deux » ... ni vivantes... ni mortes... juste se succédant de façon mécanique aux autres ? Et dont on ne prévoit jamais qu'elle va TOUT changer ?

On n'en sait rien.

Et ça n'a pas tellement d'importance en soi.

Ce qu'on sait par contre, c'est que c'est le fils, Maximilien, qui avait invité son ancien maître pour ce dîner chez les parents... Un dîner auquel participait également sa s½ur, Clotilde.

Et que c'est comme ça que se sont sans doute faites les choses. A cause de quelques regards et de quelques silences échangés par-dessus le regard et le silence des autres... le père et la mère, et le fils, qui étaient également là, mais auxquels, au bout d'un moment, aucun des deux n'avait plus fait attention. Enfin surtout lui... Et je peux le comprendre.

Parce que, à ce qu'il parait, c'était une très jolie fille, Clotilde... de 17 ans plus jeune... et avec un de ces abîmes dans le regard... que ça ne devait pas être facile de le soutenir sans soi même se mettre à trembler... enfin du moins, c'est ce que j'imagine... parce qu'elle n'avait pas été très drôle jusque là, sa vie à elle...

En fait, comme ça se faisait le plus souvent, on l'avait unie l'année de ses 20 ans à un jeune type d'une bonne famille du coin ( et surtout d'une « bonne » naissance )... Avec en dot pour le nouveau couple, et pour « assurer » la position sociale du mari, la charge de percepteur que le père de Clotilde avait si difficilement obtenu pour lui même, à la fin de son temps d'armée, du gouvernement de la Restauration.

Sauf que, une fois le « vieux » mit d'office à la retraite... le « jeune » avait très vite commencé à piquer dans la caisse pour « tenir » le train de vie qu'il estimait devoir être le sien... et surtout rembourser ses dettes de jeu qui s'accumulaient... et quoi ? Même pas quatre ans plus tard ? Foutre le feu à ses livres de compte avant de disparaître à l'étranger en l'abandonnant à son sort, Clotilde... et à la vindicte des « autres » ... de tous ceux de Méru qu'il avait, lui, escroqué... et qui désormais se rabattaient sur elle pour essayer de revoir leur argent... l'obligeant, même une fois son innocence « reconnue » , à « fuir » vers Paris... à cause du « scandale » ... et à se réfugier près de chez ses parents.

A la dérive, la belle Clotilde... et brisée... et sans aucune solution pour se défaire de se mariage qui n'existait plus... mais qui continuait de l'entraver... et de la réduire à presque rien... à la solitude et au néant... et à la misère.

Enfin bref.

C'est sous le charme de tout ça qu'il était tombé, le philosophe vieillissant... de toute cette tristesse et de cette espèce de flamme qui pourtant ne voulait pas s'éteindre ( parce qu'il faut dire que jusqu'à sa mort, elle ne cessera pas une seule seconde de se battre pour essayer de faire reconnaître l'injustice de son sort... et celle de celui de toutes les autres femmes abandonnées et salies comme elle... comme une lionne... oui c'est ça : COMME UNE LIONNE !!! )... et qui continuait de brûler... dans ce regard qui l'avait transpercé.

De là, il s'était mis à essayer de la revoir... et à lui écrire... presque chaque jour pendant des mois, et des mois... la suppliant... l'implorant... lui livrant tout de ses propres blessures, de son mariage qui lui aussi avait été un échec, et des vertiges auxquels le condamnait l'½uvre qui le hantait... cette « pensée » qui, à elle seule, était en train de soulever toute la pensée du monde !

Il s'était mis à la désirer plus que tout le reste... et elle, à le repousser... et lui, à revenir à la charge... à faire avec elle des projets d'écriture commune... et elle, à presque accepter de le revoir... et puis revenir sur sa décision... et vouloir qu'il l'oublie... et puis ne plus en être sûre... et puis de nouveau l'accepter... ce feu... ce vide à devenir fou du désir et de la passion qu'il avait pour elle...

Et comme ça pendant des mois... et des mois... jusqu'à ce qu'elle finisse par en mourir... et par s'éteindre dans ses bras... le 5 avril de l'année suivante.

Parce que c'est dans une minuscule chambre de la rue Payenne, à Paris, que tout ça s'est fini. Elle en train de s'essouffler... et lui cherchant de toutes ses forces à la retenir... enfermés tous les deux, là, seuls pour la première fois... et pour la dernière...

Un de ces putains de gâchis...

Une de ces putains de belles histoires tristes et désespérées...

Mais pas seulement !

...

Parce que c'est sans doute à ce moment là que tout s'est « joué » ... et qu'il a pour de bon « sombré » ... Auguste... à cause de cet horrible sentiment d'injustice et d'impuissance qu'il a du ressentir quand, dans un souffle, elle lui a murmuré, Clotilde, presque déjà à la limite de s'asphyxier dans son propre sang... qu'elle voulait qu'il se souvienne qu'elle n'avait pas mérité toute cette souffrance.

Un truc à détruire n'importe qui... un truc à vouloir s'arracher les yeux... et la bouche... cette impossibilité de venir en aide à ceux qu'on aime... cette impossibilité à leur être d'un quelconque secours !

Comme si l'on se mettait à ne plus avoir aucune consistance et que nos gestes ne fassent plus que les traverser... sans les atteindre...

Comme si nos bras... et nos mains... et nos muscles... comme si tout ça c'était coupé... arraché de notre corps et de nos os... et qu'on ait plus rien pour tenter la moindre chose... même plus de voix... et même plus de courage...

Un truc à vouloir se tuer !

Et à faire ressurgir d'un seul coup tous les vieux démons qu'on s'imaginait avoir semé en route...


Parce que les hommes sont toujours plus fragiles que ce que l'on croit...



Et que c'est là, par exemple, que ça remonte à la surface que quelques années plus tôt, au moment où il commençait justement à travailler sur sa théorie du « positivisme » , on l'avait retrouvé traînant sans but dans Montmorency, Auguste Comte, « perdu » depuis dix jours... sans aucune mémoire... sans le moindre souvenir... et qu'il avait fallu le faire enfermer... pour son propre « bien » ... et qu'il était resté quand même plusieurs mois à l'hôpital d'Esquirol... sans qu'on puisse rien faire pour lui... et qu'on se résolve à le laisser sortir...
« Non Guéri » ...

Juste une « fatigue » ... comme il avait dit plus tard...

Juste une simple « fatigue » .

...

Elle était donc morte, Clotilde.

Disparue.

Et tout ça, ça s'était fait si vite... en moins d'un an.

Leur rencontre. Le désir. Les projets d'écriture. Et puis la maladie...

Que c'était à se demander s'ils n'avaient pas vécu tout ça seulement dans un rêve... ou dans un cauchemar...

Parce que lui, il continuait de sentir sa présence.

Il continuait de sentir cette morsure qui s'imprimait jusque dans le plus profond de sa chair. Et de son âme. Cette brûlure. Et ce besoin d'elle. Et ce manque...

Et ce gouffre au bord duquel le monde tout autour de lui se mettait à vaciller... et finissait par s'engloutir...

Comme le mien s'est lui aussi englouti quand elle m'a « quitté » , margaux... en emportant toute ma
« littérature »
dans une espèce de tourbillon...

Me faisant m'interroger sur moi-même...

Sur le sens de ma propre mémoire des « choses » ...

Et sur la « réalité » de ce qu'on avait, ou non, ressenti l'un pour l'autre.

...

Mélange des genres...

Ivresse...

Vertige...

Tout ce qui est... et qui en même temps n'est pas.

Il s'est mis à lui écrire, l'homme brisé à l'intérieur de lui-même... Chaque jour des lettres et des confessions comme si elle était toujours là, au bout des mots et des morceaux de son rêve les yeux ouverts, chauffés au rouge, qu'il continuait de jeter dans le noir... et qui enflammaient tout ce qu'ils touchaient.

Il n'est plus sorti. Il n'est plus allé ni chez les gens. Ni à l'opéra.

Ni nulle part.

Il n'est plus allé ailleurs que sur sa tombe, pour continuer de lui parler. Et comme ça pendant des années, jusqu'en 1852. Jusqu'à ce que l'Académie finisse par lui retirer son poste de répétiteur.

Et qu'il aille jusqu'à s'inventer sa propre religion de façon à ce que elle, elle en soit le centre... la lumière... et lui le « pape » ... le « Grand Prêtre de l'Humanité » ...

Une étrange et silencieuse église de sa femme morte...

Et de toutes les autres...

Et qu'il finisse par mourir à son tour... en septembre 1857... sans l'avoir jamais oubliée.

...

Un type étrange, donc, cet Auguste Comte...

Comme je me rends compte de l'être moi-même, accroché à un rêve que je ne veux pas voir s'éteindre... et qui, progressivement, a fait que tout le monde s'est détaché de moi en me laissant m'ensevelir et me dissoudre dans ma propre obscurité.

Sauf que ce n'est pas elle qui est morte, margaux... parce que elle, elle a continué de vivre... et d'être heureuse...

Mais moi...



Et que ça, ça change tout.

En tous cas...

Toute la fin de l'histoire.


( ... )


*******



« Ils volent pour regarder, du ciel, le point que fait le centre au fond de la vallée.
On devient un dieu. Ils le savent bien.
Cela ne se voit pas, ne se sent pas, ne s'entend pas, on a toujours le même âge, la même voix. Le même visage et les mêmes yeux. Mais on devient un dieu.
J'ai peur. »


Pascal Morin
« Bon vent »


... / ...

# Posté le vendredi 25 août 2006 18:39

Modifié le samedi 24 février 2007 19:24